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Cette question s’adresse à chacun dans la singularité de son histoire propre, de son identité et de ce qui le touche. Elle remet en cause notre liberté au profit d’un déterminisme impérieux : le temps, le soi et le sens que nous donnons à notre existence s’y bousculent pour, au final, laisser entendre que notre identité serait déjà figée par ce que notre expérience a fait de nous. Si mon passé m’a construite au point que  je sois aujourd’hui uniquement la somme de tout ce qu’il m’a fait vivre, quelle liberté me reste-t-il alors aujourd’hui ?

Je ne suis pas mon passé. Je suis, en partie, ma mémoire.

Je suis ce que mes émotions ont choisi de garder de mon vécu pour l’imprégner dans mon inconscient et me forger une identité. Je vois le monde à travers le prisme de mes apprentissages, douloureux ou heureux. Ma perception du nouveau ne se fait pas de manière totalement neutre et objective : je suis attirée par ce qui fait écho en moi, par ce qui me ressemble, me complète et est donc susceptible de me comprendre.

Notre mémoire fait partie de notre identité et nous fait voir le monde d’une certaine façon.

Aussi, par exemple, deux enfants qui tombent à un toboggan commencent à forger une personnalité différente selon la façon dont ils ont vécu cette expérience et le souvenir qu’ils en ont gardé : celui qui gardera comme souvenir la douleur de la chute ne voudra plus y remonter, aura une tendance à l’évitement, à s’éloigner d’un danger potentiel et à fuir une réalité pour ne plus la subir ; celui qui gardera comme souvenir la possibilité d’y arriver en essayant autrement, y remontera jusqu’à ne plus tomber, sera fier d’avoir surmonté sa peur et aura une personnalité plus proche de la confrontation – à ne pas confondre avec conflit : il saura oser, affronter les difficultés, se dépasser, lorsque les circonstances de la vie le lui demanderont. Pour ces deux enfants, ce passé est similaire, mais a un impact différent sur la construction de leur identité.

Mon passé me constitue surtout en tant qu’être libre.

« Nous sommes condamnés à être libres » (Sartre)

Il serait naïf de croire que mon passé ne dépend que de moi. Chaque personne a un parcours de vie qui dépend de son environnement. Cet environnement lui fournit les jalons de ses représentations, de sa vision du monde et de ses goûts. La sociologie et la philosophie ont longtemps et précisément détaillé ces déterminismes qui sont autant d’obstacles à la liberté et qui créent des identités. Montaigne, par exemple, dépeint le poids du déterminisme dans ses Essais avec une force de persuasion impressionnante…à tort : chaque instant est l’occasion d’un arrachement à ce qui nous détermine. La richesse de l’être humain réside justement dans son libre-arbitre, dans sa faculté à consolider ses choix comme à les défaire. Le passé ne sert pas à nous enterrer, mais bien à nous donner des indices sur qui nous sommes.

Deviens ce que tu es” nous demande Pindare. Le temps n’est que le moyen de retirer les multiples carapaces que notre surmoi a créé lorsque nous étions enfant pour dépasser nos peurs infantiles, afin de devenir enfin nous-mêmes. Nous comprenons alors que nous sommes effectivement contraints à être libres, car nous devons assumer les conséquences de nos choix, y compris – et surtout – celui de ne pas choisir.

Mon passé fait partie d’un ensemble cohérent.

Avec le recul, mon passé a pour seul mérite d’avoir existé. Il perd de son essence dès que son enseignement a été puisé, puis épuisé. Il ne peut suffire à lui seul pour me constituer, bien au contraire : mon passé n’est qu’un élément mineur de ce que je suis. Je suis mon présent et mon avenir car, sur eux, j’ai prise.

L’ensemble de nos choix se fait en cohérence avec notre caractère, nos aspirations et notre nature profonde. Il s’ensuit donc que, même si mon passé peut être en nette rupture avec mon présent, mon présent se conforme davantage à ce que je suis, et ce justement grâce à mon passé. Nous ne serions pas aujourd’hui ce que nous sommes et n’aurions pas de tels projets d’avenirs sans l’acquis de l’expérience passée.

Il est rare de se demander si on a vraiment choisi le chemin que l’on suit, ou bien si on l’a pris par hasard, les yeux fermés. Cette question peut générer des catasclysmes, souvent cathartiques, toujours salvateurs. Imaginons alors que l’on se pose cette question au présent et que l’on s’arrête quelques secondes pour profiter de chaque instant précieux avant qu’il ne soit passé. Pourrait-on voir alors les innombrables choix qui ont donné forme à notre vie et, voyant tous ces choix, voudrait-on prendre un autre chemin?

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