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Parfois la vie s’amuse. Elle distille son or dans un sourire, sous un ticket de métro, dans une lettre ou dans un imprévu. Souvent elle cache des diamants dans des sacs emplis de poussières et de détritus, nous réconcilie avec ce qui fait mal au cœur et au crâne par une étincelle surgissant de nul part. Les personnes pressées passent à côté, piétinent le diamant et font gicler le gravier. Il faut faire attention aux détails. Les gens pressés portent des gants de boxe, détruisent le subtil et n’aperçoivent pas les détails. Dommage. Ce sont les détails qui font la différence.

–    Quand j’avais votre âge, je ne posais pas autant de questions et je savourais la vie. De l’insouciance ! Comme je regrette cette insouciance…quand profiterez-vous de votre vie si vous en faites déjà le bilan ? On se pose ce genre de question vers quarante ans, et vous en êtes loin !!…

Je me tournai vers cette vieille dame, amusée. Cela faisait déjà un bon quart d’heure qu’elle était assise près de moi et m’observait lire avec une fausse discrétion, feuilletant de temps à autre son magazine féminin. Elle était fine observatrice : il était vrai que je n’avais toujours pas changé de page, et que je levais souvent la tête pour observer un point dans l’horizon, perdue dans mon monde. Elle avait dû en déduire, à juste titre, que je m’embrumais le cerveau par des pensées fumeuses.

Et, depuis quelques minutes déjà, elle monologuait. Je n’avais toujours pas sorti un seul mot. Etait-elle comme cela avec tout le monde ou uniquement avec moi?

– …Votre attitude est vraiment étrange! Si solitaire! Moi, quand j’avais votre âge…

Juste ciel, pourquoi fallait-il que je tombe systématiquement sur ce genre de phénomène, alors que je désirais la solitude et le calme par dessus tout?! Elle ne connaissait rien de mon existence, et concluait que j’étais une solitaire parce que j’avais besoin de quelques instants de silence. Non, vraiment, je n’avais pas envie d’alimenter cette discussion, et encore moins lui raconter ma vie.

La voilà qui s’animait, s’emballait en brassant l’air de ses bras, le ton grandiloquent et passionné, désireux de conquérir son auditoire.
Je devais sûrement être ingrate et cracher dans la soupe d’une belle rencontre, mais j’étais décidée à rester murée dans mon mutisme. Je fis alors mine de plonger à nouveau dans mon roman, lui assénant un froid monumental. Elle se calma instantanément. Après quelques secondes, elle me demanda platement :

–   Retirez vos lunettes de soleil, que je puisse voir votre regard.

J’hésitai…puis m’exécutai lentement, la regardant droit dans les yeux. Nous nous fixâmes ainsi, sans ciller. Elle ne broncha plus pendant un bon moment. Puis sourit. Son sourire me désarçonna, mes yeux se ruèrent dans un coin.

– Votre regard est vraiment très locace, reprit-elle d’un ton plus doux, presqu’en chuchotant. Il communique bien plus de choses que tous les mots que vous pourriez me dire…

Je remis mes lunettes. Elle rit.

– Je vous connais, vous savez. Vous venez souvent ici, et moi aussi. Je crois que la dernière fois, vous avez oublié quelque chose.

La vieille dame plongea une main dans son sac, fouilla, en sortit enfin une vieille enveloppe froissée, me la tendit.

Mes sourcils se froncèrent.

– Tenez !

Je pris l’enveloppe d’une main tremblante, l’ouvris et jetai un oeil à l’intérieur. Au fond de la cuvette de papier, un tas de sable et de poussières mêlés. Quelque chose de brillant semblait attirer la lumière, quasiment immergé par le sable. Je renversai le tout dans la paume de ma main et triai le contenu. Un bracelet plaqué or. Mon bracelet. Je le reconnus tout de suite. Je pris une bonne inspiration pour chasser la résurgence du souvenir, ainsi que le flot d’émotions qui s’y liait.

Doucement, le bracelet retrouva son écrin de papier. Fut posé sur le banc. Repoussé de moi le plus loin possible.

– Vous devez savoir, madame, que pour profiter de la vie, nous devons laisser nos morts à leur place. Je ne m’attarde pas sur ce qui est mort, je suis du côté de la Vie. J’avance. Bonne journée madame. Ce fut un plaisir.

Je me levai et partis, sans un regard en arrière.

Je revins le lendemain. Elle était là mais le bracelet avait disparu. Elle ne m’adressa pas la parole.

Le surlendemain, elle me raconta comment sa petite fille avait trouvé un bracelet dans une enveloppe que sa grand-mère avait subrepticement glissé dans sa boîte aux lettres, accompagné d’un mot doux : “Je t’aime ma petite chérie”.

Je lui offris mon plus beau sourire, les yeux humides. C’était, pour mon bracelet, une magnifique nouvelle vie.

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